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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 09:46

(article publié dans le bulletin des Amis de l'alto n°30 en novembre 2005)

 

 

 

jean.JPG

 

 

J'ai eu la chance de rencontrer Jean Bauer chez lui, rue Rabelais à Angers, lorsque j'étais chargé de préparer un article pour le Strad.  C'était un homme élégant et cultivé, comme ses violons. Comme chacun sait, il a passé tellement de temps à travailler pour le bien de la profession, qu’il peut être considéré comme irremplaçable.


 

Jean Bauer est né en 1914 à Laval. Il était fils de luthier et c'est son père qui lui a enseigné les bases du métier, avant qu'il ne parte étudier chez Marius Didier à Mattaincourt. Il a vite intégré les qualités des luthiers de Mirecourt : la maîtrise des outils, la vitesse et la qualité de l'exécution. Aujourd'hui, à côté de leur apprentissage professionnel, les élèves à Mirecourt ont vingt heures par semaine d'études générales; à l'époque de Jean Bauer, les apprentis passaient toute la journée, tous les jours, dans l'atelier. Jean Bauer a complété une cinquantaine d'instruments pendant ses trois années à Mirecourt, gagnant un prix au Concours du Meilleur Artisan de France à l'âge de 17 ans. Il est ensuite parti se perfectionner chez Charles Enel, à Paris. Ainsi, si Marius Didier lui a formé la main, Enel peut être considéré comme un père spirituel.


 

Jean Bauer a entamé sa carrière à un moment où de nombreux musiciens se sont retrouvés au chômage, non seulement à cause de la dépression économique, mais aussi à cause de l’avènement du cinéma parlant. Ainsi, puisqu'on avait moins besoin de musiciens dans les cinémas ou dans les cafés, on avait moins recours aux luthiers. Avant de s'installer à son compte, il a appris le métier d'accordeur de piano. Il a également fait son service militaire, jouant du saxophone dans un régiment à Oran. Jean Bauer affirmait néanmoins avoir eu de la chance, car ceux qui abandonnaient la profession ont accepté de vendre beaucoup de bois de qualité. Il en acheté un tel nombre qu'il en reste encore, dans son atelier au troisième étage, rue Rabelais. J'en ai vu avec la date de 1904 marqué au crayon.

 

 

Encore jeune, Jean Bauer gagne deux Diplômes d'Honneur à La Haye en 1947, mais c'est le concours de Liège de 1954 qui lance sa carrière. Il l'a gagné avec un quatuor entier, devant quelques grands noms, comme Max Millant, Jacques Camurat, René Quenoil, et Pierre Gaggini (qui a gagné le concours suivant trois années plus tard). Quand l'heureux élu a envoyé un télégramme avec la bonne nouvelle, Mme Bauer s'est déplacée en Belgique, même s'il fallait "casser la tirelire". A cette occasion, Jacques Thibaud prédisait avec justesse que Bauer deviendrait le chef de la profession en France. Puis en 1959, il a obtenu la médaille d'or de l'Associazione Nazionale en Italie, et a pu alors fermer son atelier de réparation pour se concentrer sur la fabrication. Il a toujours considéré le neuf comme un travail à plein temps, et n'a jamais cherché à faire de la restauration ni de l'expertise. Il n'a jamais fait de copies, avouant seulement avoir accepté de copier le vernis du Guarneri Le Duc de 1743, à la demande de Henryk Szeryng. Pour ne pas abandonner ses clients, il a engagé Paul Martin comme assistant responsable de la restauration. Celui-ci est resté près de quarante ans, ne partant que lorsque Jacques Bauer, le fils, fut en mesure de le remplacer.


 

Parmi ces clients citons Jean Fournier, l'un des premiers solistes à jouer sur un instrument moderne, mais aussi Gaston Poulet, Arthur Grumiaux, et Henryk Szeryng. Parmi les plus jeunes on remarque les noms de Yvon Chiffoleau et Dominique de Williencourt, dont le violoncelle de 1992 s'appelle "La nuit transfigurée".


 

Il existe aujourd'hui plus de 500 violons Bauer, sans compter les altos et des violoncelles. On peut en trouver dans la plupart des pays du monde. Il estimait avoir créé une dizaine d'instruments chaque année pendant sa longue carrière. Pourtant, sa liste d'attente était toujours longue. Il gardait un violoncelle de 1974 (qu'il appelait Mme Récamier, car toujours sur le canapé) et un violon de 1985 (l'Oiseau de Feu), pour montrer aux visiteurs et clients potentiel.  Il existe aussi une Quintette et deux Quatuors d'Instruments, dont l'un appartient à la ville d'Angers, pour l'usage des élèves du Conservatoire.


 

En 1970, on ne comptait plus que cinquante luthiers en France, et leur moyenne d'âge était très élevée. Il fallait trouver le moyen de former la nouvelle génération, mais dans le même temps il fallait ouvrir le marché des instruments neufs. Etienne Vatelot a obtenu le soutien du Ministère de la Culture pour la réouverture de l'Ecole de Mirecourt, dont Jean Bauer est devenu Président pendant 14 ans, appelé à régler tous les problèmes administratifs, mais aussi responsable du recrutement des enseignants. Dès la deuxième année, en 1971, alors qu'il ne restait presque plus d'archetiers en France, il a réussi à convaincre Bernard Ouchard de revenir enseigner. La classe d'archeterie a fermé quelques années plus tard, après la mort d'Ouchard, mais les élèves qu’il a formés sont maintenant connus dans le monde entier. Bauer a aussi convaincu les meilleurs luthiers de l'époque à prendre des apprentis, pour les former, après l'obtention du Diplôme, chacun dans son domaine d'expertise. Dans son cas, il s'agissait évidemment du neuf: "Les apprentis ne venaient pas chez moi pour apprendre à restaurer des instruments célèbres, mais pour apprendre à couper le bois." Ceux qui ont pu travailler avec le Maître ne l'ont jamais oublié.

 

Le succès de l'entreprise est démontré par le fait que les luthiers français sont maintenant très nombreux et que la moyenne d'âge est actuellement très basse. La nouvelle génération a été amené à s'associer au sein de l'ALADFI, qui s'occupait au départ surtout de la facture du neuf. Selon Bauer: "Ils ont fait ce que j'aurais aimé faire moi-même." Lorsque ces jeunes luthiers ont pu organiser un Symposium sur la Facture Moderne à Musicora en 1994, il se sont tout naturellement tourné vers Jean Bauer pour lui proposer la présidence.


 

Jean Bauer a été appelé comme membre du Jury pour plusieurs concours importants, y compris le concours de Liège. En tant que Président du GLAAF, il a pu organiser des expositions non seulement à Mirecourt, mais aussi à Paris en 1983, au Canada en 1981, et en Chine en 1987. Accessoirement, il a obtenu les plus grands honneurs. En plus du Grand Prix National des Métiers d'Art en 1984, il est nommé Chevalier des Arts et Lettres (1964), puis Commandeur de l'Ordre du Mérite (1993). Il est pourtant resté modeste. Une fois, à la fin des années 90, à l'occasion d'une réception en rapport avec Musicora qui avait lieu au Ministère des Affaires Etrangères, en présence du Ministre, une jeune Suissesse avec l'accent allemand, s’est montrée visiblement fascinée par les Rosettes qu'elle voyait un peut partout dans la salle, mais sans savoir ce que cela signifiait. La gaffeuse, que je ne nommerai pas, a  donc  demandé à J. Bauer s'il n'avait pas une petite radio accrochée au veston. Sans s'en offusquer, il lui a expliqué ce que cela représentait, tout en se demandant s'il le méritait vraiment. Il affirmait n'avoir fait qu'exercer le métier qu'il aimait -même si au début il ne mangeait qu'un jour sur deux.


 

Jean Bauer est resté enthousiaste jusqu'à la fin. A un âge où d'autres auraient déjà pris la retraite, il a bien voulu créer un nouvel instrument pour notre adhérent Gérard Caussé, sur un modèle particulier. Par la suite, il a fait toute une série d'altos nouvelle manière.

Quand il s'est installé à Angers, ses collègues se sont demandés pourquoi il avait choisi une ville sans culture musicale. C'est en partie grâce son implication qu'un orchestre de chambre a pu être fondé en 1962, pour devenir en 1970 l'Orchestre Symphonique des Pays de la Loire. La ville est maintenant un centre important pour la lutherie française. On y trouve non seulement Jacques Bauer et Paul Martin, mais aussi d'autres luthiers de la nouvelle génération, réunissant un nombre impressionnant de médailles d'or.

 

 

A lire le livre de Patrick Joly: L'esprit et la main, Jean Bauer, maître luthier, Editions Siloë, 2004

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Published by ami de l'alto - dans Articles
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Bayvet 29/07/2013 18:52

J ai presente l oiseau de feu a l exposition internationale de lutherie a Moscou en 1988 au musee Glinka,quartier dans lequel je reside toujours....
C est un instrument fascinant discret et d un grand souffle comme l etait son créateur.

Les Amis de l'Alto

 

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