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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 12:14

vieux

(Article publié dans le Bulletin du Conservatoire n°16 en Juillet 1951. Hommage rendu par deux élèves de Maurice Vieux: Roger Delage, 1er prix en 1949 et André Jouvensal, 1er prix en 1922)

 

C’est à Valenciennes, en 1884, que naquit Maurice Vieux1. Dès son plus jeune âge, il commença sous la direction de son père, premier prix de violon de l’Ecole Nationale de Musique de Valenciennes, ses études musicales. Il eut ensuite MM. Leport et Laforge comme professeurs. Admis au Conservatoire de Paris, il obtint en 1902, à la suite d’un concours dont tous les journaux relatèrent l’exceptionnelle qualité, un premier prix à l’unanimité. En 1907, il entrait dans l’orchestre de l’Opéra dont il devint le soliste en 1908. Il devait y rester jusqu’en 1949. En outre, il fut alto-solo à la Société des Concerts du Conservatoire. Il succéda en 1918 à son maître Laforge comme professeur d’alto au Conservatoire de Paris où il fut un Maître aimé et profondément admiré. Il forma une pépinière d’altistes qui appartiennent aux grands orchestres des deux mondes. Plusieurs d’entre eux sont justement réputés. Cette année, il devait fêter son 100e premier prix.

 

Artiste merveilleusement doué, virtuose sans égal, il fit de l’alto un instrument de premier plan réduisant l’ostracisme qui le tenait à l’écart. On le considérait comme le parent pauvre du quatuor, il en fit un instrument soliste. Grâce à Maurice Vieux, la littérature de l’alto, si restreinte jusqu’à lui s’agrandissait. Aujourd’hui, presque tous les compositeurs écrivent pour cet instrument et nombreux sont ceux d’entre eux qui ont dédié leur œuvre à Maurice Vieux

 

Maurice Vieux joua en soliste à La Société des Concerts du Conservatoire, chez Colonne, Pasdeloup, Walter Straram, à l’orchestre radio-symphonique. Il fit en Espagne, Allemagne, Italie, Angleterre, Suisse, Belgique de triomphales tournées. Ses mérites ont fait de lui le collaborateur recherché et apprécié de maîtres tels Saint-Saëns, Gabriel Fauré, Vincent D’Indy, Claude Debussy ; de virtuoses tels que Sarasate, Ysaye, Kreisler, Cortot, Marguerite Long, Enesco, Casals, Capet, Thibaud, Diemer, Sauer ; de Quartettistes tels que Marsick, Parent, Touche, Sechiari.

 

Maurice Vieux avait été, en 1930, décoré de la légion d’honneur. En 1931, S.M. de Roi des Belges le nommait chevalier de l’ordre de Léopold. Depuis 1932, il était officier du Nichan-Iftikar.

 

Ses œuvres sont appréciées des altistes du monde entier. Elles comprennent deux séries de vingt études, dix études sur les traits d’orchestre et dix études sur les intervalles. Un scherzo pour alto et piano et une étude de concert également avec piano. Nous lui devons une transcription pour alto des Sonates pour violoncelle de J.S.Bach, il a recueilli et revu les concerts pour alto de Tartini et Hoffmeister. Il a publié en outre deux pièces pour violon et piano, une élégie et une berceuse.

 

Deux témoignages :

 

Le 1er mars 1951, Maurice Vieux jouait pour la dernière fois en public. Les artistes Nozly de Staecklin, André Proffit, Jacques Dejean, André Navarra qui, avec lui, interprétaient le Quatuor en Ut mineur et le 2e quintette de Fauré, nous ont dit ce qu’ils devaient à la calme maîtrise de l’altiste qui simplement les soutenait, leur permettant d’être tout à l’œuvre qu’ils jouaient. Pourtant, celui à qui allaient nos plus chaleureux applaudissements ne laissait pas que de nous inquiéter. Visiblement, son habit maintenant était trop vaste pour lui, son teint n’avait plus cette fraicheur que nous lui avions connue, il marchait avec lenteur, avec précaution, son souffle était court. Il était malade, gravement malade. Nous le savions, et lui aussi. Comment l’aurait-il ignoré alors que les médecins l’entouraient, qu’il ne pouvait pas ne pas voir sa force, qui avait été grande, décliner ?

 

Cependant, nous n’osions qu’à peine lui parler de sa santé, car son extraordinaire courage était là, qui niait sa maladie. Il passait outre les ordonnances des docteurs qui lui recommandaient le repos. Nous l’avons vu, jusqu’à la veille de sa mort, prendre de la peine, travailler. Ce trait de stoïcisme éclaire singulièrement l’homme.

 

Comment ne pas être triste quand on sait que, voici environ trois ans, Maurice Vieux s’apprêtait à se consacrer davantage à sa carrière de soliste. C’est alors que cette maladie de cœur dont il devait mourir se déclarait, lui interdisant de réaliser son projet. Comment ne pas être triste en constatant qu’il n’existe aucun enregistrement phonographique d’un des parfaits virtuoses de ce siècle…

 

On m’a dit et l’unanimité consacre ce jugement : « son style éprouvé, sa technique accomplie, sa sonorité ample et généreuse, son sens naturel de l’expression et la plus solide musicalité. » Ce qui, chez mon Maître, me ravissait, c’était cette extraordinaire souplesse qu’on voit aux grands sportifs, aux grands danseurs, aux célèbres acrobates. L’alto en main, Vieux était décontracté, les traits périlleux semblaient aisés, d’efforts il ne lui paraissait pas lui en coûter. Je veux rappeler ici un petit fait apparemment sans importance, mais qui, pourtant m’éclairait bien sur son agilité. Nous déjeunions et la table était encombrée de vaisselles, de cristaux. Il voulut prendre le verre d’un convive pour verser du vin. En voyant avancer cette main apparemment molle, telle la patte du chat, je crus qu’elle allait renverser quelque objet alors qu’adroitement elle attrapait le cristal. Dodue, large, avec des doigts râblès, sa main avait la délicatesse d’une main de jardinier-fleuriste et ne montrait pas cet aspect fuselé, gracile, que presque toujours on prête à tort aux « mains d’artiste ».

 

Lorsque, pour la première fois, je rencontrai M.Vieux, je n’éprouvai pas cette subite sympathie qui, parfois, nous unit, dès l’abord, avec certains êtres. Il me fallut quelque temps - et mon amitié n’en devint que plus vive - pour passer outre cette humeur un peu grogneuse et découvrir derrière cette imposante et rude carapace celui que véritablement il était : un professeur tout dévoué à ses élèves, un homme délicat sans affectation, d’une grande gentillesse. La flagornerie n’était pas son fort, il n’appartenait pas à cette espèce de pédagogue qui, avec l’élève, se montre doux, bienveillant, conciliant, paterne ; il n’était pas non plus de ceux, glacials et facilement sarcastiques, qui toisent de haut et paralysent de cette supériorité dont ils se parent ceux qui leur sont confiés. Nous le connaissions sincère et intransigeant. Et c’est, je crois, cette intransigeance qu’on retrouve tout au long de sa carrière artistique. Cette maxime de Plaute, il aurait pu la faire sienne : « C’est par le mérite et non par la faveur qu’il faut chercher à s’avancer ».

 

Roger Delage

 

 

 

Depuis des années, nous admirions avec angoisse la lutte farouche contre le trépas, son refus passionné d’abandonner ses élèves à qui, pendant plus de trente-trois ans, il donna le meilleur de lui-même. Hélas ! le mal a fini par triompher et ne lui permit pas cette joie attendue: fêter ces jours prochains son centième premier prix qu’il attendait avec un légitime orgueil et qui exprimera mieux que n’importe quel éloge la perte subie par notre Conservatoire et par la Musique française.

 

Il est bien naturel qu’un professeur digne de ce beau mais difficile métier soit entouré de l’exclusive et affectueuse admiration de ses élèves. C’est aussi une belle tradition que, sur une tombe encore fraîche, l’envie et l’ingratitude se taisant, ne soient déposés que des éloges plus ou moins hyperboliques. La tâche de qui veut tracer un portrait vrai profondément sincère d’un disparu en est rendue difficile. Dans doute suffit-il de laisser parler son cœur et dire simplement ce qu’on sait ; l’âge et l’expérience nous ayant appris à juger et motiver l’expression de nos sentiments.

 

Ceux qui ne l’ont pas entendu ne peuvent imaginer cette mâle sonorité alliée  à une noblesse de style d’une rare dignité. Ce charme sans concession à la facilité, cette technique stupéfiante, toujours prête et toujours à l’aise, cette autorité souveraine dans le jeu comme dans l’attitude, aussi éloignée de la morgue que de la fausse modestie ; bref, ces qualités si diverses, unies en de si justes proportions, qui le faisaient inévitablement choisir entre tous les virtuoses de tous pays pour les ensembles constitués par les Enesco, Kreisler, Cortot, Thibaud, Casals, Francescatti, ou les Saint-Saëns, Debussy, d’Indy et tant d’autres.

 

Une carrière de virtuose international ? Elle ne tenait qu’à lui, et le signataire de ces lignes se souvient de la courte hésitation quand, en 1919, le Ministre voulut l’envoyer pour une importante série de concerts aux Etats-Unis, quand tel impresario le sollicitait pour l’Allemagne, l’Italie, l’Europe Centrale : « Que deviendraient mes élèves ? »

 

La maîtrise de son enseignement, sa fougue et sa minutie étaient aussi vivaces au soir de journées épuisantes pour tout autre, quand, après la septième heure de leçon, il partait pour une Walkyrie ou un Chevalier à la Rose dont le dernier accord le trouvait aussi vaillant, aussi triomphant qu’il eût été au début d’un récital étincelant. Et combien de nous ne lui doivent un souvenir ému pour une aide, un service parfois cachés par une charmante pudeur; sa table était ouverte à ceux qui traversaient une période difficile, sa totale hospitalité offerte à d’autres que traquait la maladie dans quelque modeste chambre d’hôtel ; on ne saurait compter ses démarches pour procurer des emplois, des appuis, tenter de réparer une injustice, pallier à une infortune. S’ils furent moins spectaculaires, les services rendus à la Musique française par un tel maître furent, croyons-nous, plus efficaces et plus durables que bien des récitals glorieux.

 

Quand ce modeste hommage sera lu, le Conservatoire de Paris aura remis au Centième Premier Prix d’alto de la classe de Maurice Vieux un moulage de cette main puissante et d’une effarante agilité que nous considérions avec un timide respect. Son buste aura été érigé dans cette petite salle où retentissent encore les échos de sa voix indignée par l’échec de quelque technique encore incertaine, ou son rire épanoui devant une difficulté surmontée avec élégance. Et puis… Maurice Vieux vivra encore dans le cœur de tant d’êtres qui lui doivent de si belles joies artistiques, de tant de jeunes qui se souviennent lui devoir le peu qu’ils savent. S’il est vrai que les mourants revoient leur existence, Maurice Vieux partit réconforté en constatant que ses semailles ont bien levé : une pléiade d’artistes suivent sa trace, s’efforcent de lui ressembler. Mais tous restent consternés, sachant bien combien il demeure irremplaçable.

 

André Jouvensal

 

 

NDLR

1: Maurice Vieux n'est pas né à Valenciennes mais à Savy-Berlette dans le Pas de Calais, commune située à une vingtaine de Kms d'Arras.

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