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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 08:49

(entretien publié dans le bulletin des Amis de l'Alto n°30 en novembre 2005)

 

 

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Comment se sont déroulées vos études musicales ?

 

J’ai commencé le piano et le solfège à l’âge de cinq ans comme beaucoup de petites filles au Portugal, dans une école qui existe toujours à Lisbonne. Mais la directrice de cette école estimait que c’était presque une perte de temps de faire du piano à la place d’un instrument à cordes. Comme j’avais horreur du violon, dont le son ne me convenait absolument pas, elle m’a donc demandé si j’étais d’accord pour travailler l’alto. Il n’y avait pas à l’époque de petit alto. Lorsque j’ai eu sept ans, on m’a donc monté un violon entier avec des cordes d’alto. Cinq ans plus tard, François Broos qui enseignait l’alto au Conservatoire de Lisbonne m’a entendu et s’est intéressé à moi. Il en a parlé à la directrice de l’école qui a fait la sourde oreille et a voulu me garder encore quelques années pour son orchestre. Enfin, à l’âge de quatorze ans, je suis entrée au Conservatoire dans la classe de François Broos. J’ai fini mon cours supérieur en juillet. Trois jours avant mes quinze ans, en 1967, je suis rentrée à l’orchestre de la Radio de Lisbonne et ai commencé mon activité professionnelle.

 

Pouvez-vous nous parler de François Broos ?

 

Avant l’arrivée de François Broos, il n’existait aucune école d’alto au Portugal. Bien sûr des violonistes jouaient de l’alto, mais cela n’a rien à voir. Né en 1903, Broos était belge et avait fait ses études au Conservatoire de Paris avec Maurice Vieux. Entré en 1919, il a obtenu son premier prix en 1924 et a été nommé rapidement alto solo de l’orchestre de la Radio belge, professeur au Conservatoire de Bruxelles à partir de 1930  et membre du quatuor de la Reine Elisabeth de Belgique. Maurice Vieux qui l’a d’ailleurs toujours considéré comme l’un de ses plus brillants élèves, lui a dédié la huitième de ses vingt études. La guerre a totalement changé le cours de l’existence de François Broos. Fait prisonnier par les Allemands, il a joué au cours de sa captivité en soliste avec des orchestres allemands. Qu’en retirait-il ? une cellule individuelle, une nourriture un peu meilleure, la possibilité de travailler son instrument, mais tout cela sous haute surveillance (Il existe une photo fait par un policier allemand qui le montre menotté dans les coulisses en habit avant d'entrer sur scène…). À la fin de la guerre, il a été dénoncé comme collaborateur et interdit de séjour en Belgique. Madame Pedroso, une riche mécène, amie de la Reine Elisabeth et qui connaissait tous les grands musiciens de la planète invita Broos à venir s’installer au Portugal, ce qu’il fit et arriva à Porto en 1945 avec son épouse et sa fille à l’époque âgée de six ans. Il est  ainsi resté pendant onze ans alto solo de la Radio de Porto, puis s’est installé à Lisbonne comme alto solo de l’orchestre de la Radio et professeur au Conservatoire. La Belgique a évidemment reconnu l’injustice de cette interdiction de séjour et Broos a été par la suite réhabilité et décoré par le roi. Mais il n’a jamais voulu quitter le Portugal  qui l’avait recueilli et y est mort à l’âge de 99 ans.

 

Que pouvez-vous nous dire de l’enseignement de François Broos ?

 

Le Portugal a eu une chance incroyable d’avoir sur place un musicien et un pédagogue de cette qualité. Tous les instrumentistes de ma génération ont fait des demandes de bourses pour travailler à l’étranger….sauf les altistes. La présence de Broos rendait inutile l’idée d’aller travailler ailleurs.

Pour Broos, la musique primait sur tout le reste. La technique ne devait rester qu’un moyen pour transmettre la musique. Nous sommes des interprètes au service de la musique, au service d’un art, pas d’une mécanique. C'était un sentiment très fort chez François Broos et qu’il a transmis à ses élèves. Je suis tout à fait fidèle à ce principe. Les instrumentistes qui me jouent plein de notes mais ne m’apportent rien musicalement ne n’intéressent pas. Malheureusement, on cultive beaucoup aujourd’hui le culte de la performance. Beaucoup de techniques brillantes mais combien de grands musiciens ?

 

Y avait-il un répertoire que Broos affectionnait particulièrement ?

 

En ce qui concerne le répertoire de sa classe, Broos faisait travailler essentiellement les œuvres écrites originalement pour l’alto, n’utilisant les transcriptions que pour Bach. J’ai le souvenir de beaucoup d’études (Palaschko, Vieux) dont les préludes de Casimir-ney que j’ai tous travaillés. En revanche, peu de gammes. Broos estimait qu’on pouvait faire beaucoup de choses (techniques et musicales) sur une belle sonate. Broos écrivait parfois lui-même des études et des exercices adaptés spécifiquement aux élèves. Il enseigna jusqu’en 1973 au Conservatoire de Lisbonne, puis encore chez lui par la suite. Broos m’a souvent parlé de  Maurice Vieux qu’il admirait par-dessus tout. Il estimait qu’il lui devait une grande partie de son bagage instrumental.

 

Comment a débuté votre vie professionnelle ?

 

Je suis entré à 15 ans dans l’orchestre de la Radio de Lisbonne. Quatre ans plus tard, trente-trois musiciens ont quitté cet orchestre le même jour pour l’orchestre philharmonique de Lisbonne dont François Broos et moi-même. Broos m’a alors proposé de faire l’alternance avec lui pour le poste d’alto solo. Ainsi, à la radio et au Philharmonique, derrière lui ou à ses cotés, c’était en fait un cours d’alto permanent, un apprentissage extraordinaire, une façon idéale d’apprendre mon métier et de profiter de son expérience. Pensez que Broos, à 24 ans, avait joué le solo de Don Quichotte, dirigé par Strauss, lui-même. Deux ans plus tard en 1973, je suis devenue alto solo à l’orchestre du Gulbenkian de Lisbonne.

 

Un orchestre plus prestigieux ?

 

Le Gulbenkian était à l’époque et de loin le meilleur orchestre du Portugal. Mais  ce n’était pas un grand orchestre : Quatorze musiciens au départ,  puis une formation Mozart à mon époque et maintenant environ soixante-dix musiciens. C’est un orchestre privé créé par Calouste Gulbenkian, magnat du pétrole (il a participé à la fondation de la Shell), qui avait choisi d’installer cette structure au Portugal en reconnaissance de l’accueil extraordinaire que lui a réservé le pays. Les conditions de travail étaient exceptionnelles : bâtiment, magnifique,  salle de concert  à l’acoustique de rêve !

 

Pourquoi l’avoir quitté ?

 

Les choses se sont dégradées après mon prix au concours international de Genève. Toujours poussée par François Broos, (j’étais mariée, mère d’un petite fille, je n’avais pas envie d’y aller…) j’ai obtenu, en 1977, le 1er prix à l’unanimité. Dès lors, la vie à l’orchestre est devenue impossible. Pressions, jalousies, on me refusait la possibilité de jouer en soliste, en récital. Je me suis décidé à contrecoeur à partir pour l’étranger. J’ai consulté « Das Orchester » et je me suis inscrite pour le concours d’alto solo dans trois orchestres en même temps : l’Orchestre de Paris, le Rias de Berlin et la Tonhalle de Zurich. L’orchestre de Paris était le premier au niveau du calendrier. J’ai été reçue et ne me suis pas présentée dans les deux autres.

 

Vous parliez français ?

 

Oui, encore une fois grâce à François Broos. En classe d’alto, on parlait français. Quand Broos estimait que nous avions les bases nécessaires, il pouvait également nous faire cours en anglais…

 

Comment s’est passé le premier contact avec l’Orchestre de Paris ?

 

Dès le premier jour, je me suis senti très bien au sein de l’orchestre de Paris. Bien sûr, j’étais un peu effrayée,  à 27 ans, par la responsabilité qu’impliquait ce poste. Mais j’ai été accueilli avec beaucoup de chaleur par mes collègues et par son chef Daniel Barenboïm avec qui j’ai beaucoup appris et beaucoup partagé de grandes émotions musicales. À mon arrivée en France, c’était plutôt la vie quotidienne qui était difficile, dans un nouveau pays où je ne connaissais personne. Lorsque Barenboïm nous a quitté pour prendre la direction de l’orchestre de Chicago, il m’a proposé de le suivre au poste d’alto solo. Mais franchement, une nouvelle immigration ne me tentait vraiment pas.

 

N’avez-vous jamais été tentée par un poste d’enseignante ?

 

Non, jamais. J’ai beaucoup d’élèves privés qui viennent chez moi, à Paris ou à Lisbonne. Mais l’institution ne me tente pas. Je tiens à ma liberté. Je ne veux pas faire travailler à tout le monde le même répertoire. Je ne supporte pas plus l’idée de la montre, d’un temps déterminé de cours pour chacun. Lorsque quelqu’un vient me voir pour la première fois, je ne sais vraiment pas combien de temps cela va durer. J’ai tout de même enseigné un an à L’Ecole Normale à Paris. J’ai compris que ce n’était pas pour moi….

 

Avez vous une activité régulière de chambriste ?

 

J’adore la musique de chambre. En 1971, j’ai créé le quatuor à cordes de Lisbonne. J’ai aussi un souvenir fabuleux de toute la musique de chambre que j’ai faite avec Daniel Barenboïm. Mais je ne pourrai pas faire que cela. J’aime trop l’orchestre. Comment se passer du plaisir de jouer la 4e symphonie de Brahms….Au moment de mon départ  du Gulbenkian, j’ai formé en janvier 1980 avec deux membres de l’orchestre un ensemble de musiciens portugais l’ »Opus ensemble » qui regroupe un hautbois (Pedro Ribero), un alto, une contrebasse (Alejandro Oliva) et un piano (Olga Prats). Et cela dure depuis vingt-cinq ans. Beaucoup de compositeurs ont écrit pour nous dont Maurice Ohana et Edith Canat de Chizy.

 

Dont vous venez également de créer le concerto avec l’orchestre de Paris.. 

 

En effet. C’est une oeuvre très réussie. Difficile, exigeante, mais extrêmement intéressante. Pour moi une très bonne acquisition pour les altistes.

 

Avez-vous un répertoire de prédilection ?

 

J’ai un rapport particulier avec le Concerto de Bartok que j’ai beaucoup joué. Dans le répertoire plus récent, j’ai été très marquée par les concertos de Schnittke, de Penderecki et de Goubaïdulina. Mais, depuis toute petite, rien ne remplace Mozart. La symphonie concertante, un Quatuor, une symphonie, deux notes d’accompagnement…. Je ne m’en lasse jamais.

 

Propos recueillis par Frédéric Lainé

 

AnaBela-Bross-Régine

(Ana Bela Chaves – François Broos – Régine Broos en 2001 lors du 98eanniversaire de F.Broos)

 


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Published by ami de l'alto - dans Articles
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LMC 11/07/2016 10:29

Merci pour cet entretien très intéressant !

Les Amis de l'Alto

 

Bienvenue, chers collègues de la clé d’ut 3, sur ce blog destiné à tous les altistes (étudiants, amateurs, profes-
sionnels…) et amis de l’alto.

Vous y trouverez des informations sur l’actualité altistique, les activités de notre association (concours, articles parus dans les bulletins précédents etc…) ainsi que des pages consacrées au répertoire et au matériel pédagogique existant ou à venir. Il est bien entendu ouvert à toutes vos suggestions et aux informations que vous souhaitez y diffuser.


Bon voyage, donc, chers «altonautes», dans ce nouvel espace que nous voulons créer et développer avec vous et que nous désirons le plus proche de vos souhaits.


Altistiquement vôtre,

Michel Michalakakos.

 



Le concours National des Jeunes Altistes 2014 se déroulera au CRD d'Aix-en-Provence

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