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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 12:08

(Article publié dans le bulletin des Amis de l'alto n°27 en décembre 2001)

 

Aujourd'hui professeur d'alto à L'université d'Indiana à Bloomington, Alan de Veritch est un des rares disciples du grand altiste William Primrose à enseigner dans un établissement de grande renommée. Il a été le plus jeune soliste de la Philarmonie de Los Angeles, sous la baguette de chefs tels que Mehta et Giulini.

Je l'ai revu recemment, plus de vingt ans après ma dernière leçon avec lui. Nous avons parlé de beaucoup de choses et notamment de ses élèves, anciens et actuels. En parlant de ses projets, il m'a signalé l'existence de cette interview, disponible sur internet.

J'aimerais faire connaître ce musicien et pédagogue hors pair à mes amis altistes en France, et je remercie Dongmin Kim pour son aimable autorisation. L'interview complète est visible en anglais et en coréen sur le site Ola Viola

                

                                                                                             (Joël Soultanian)

 

 

Ola Viola: Quand vous aviez treize ans, vous étiez le plus jeune altiste à travailler avec le grand William Primrose. Pourriez-vous partager avec nous quelques souvenirs de cet altiste légendaire?

 

Alan de Veritch: Oui, j'ai effectivement rencontré William Primrose pour la première fois quand j'avais treize ans. C'était juste après un concert où j'ai joué le concerto de Handel/Barbirolli à Los Angeles. Il est venu m'écouter et il a été si intrigué à l'idée d'un adolescent déjà soliste (rappelez-vous qu'à cette époque, les jeunes altistes, tout simplement, n'existaient pas) qu'il m'a invité à venir le voir. J'ai, bien sûr, sauté sur l'occasion. Cette rencontre a changé ma vie et a été le début d'une relation éblouissante. J'ai commencé à travailler avec lui tout de suite et ce jusqu'à 18 ans. Nous avons continué à nous voir le plus souvent possible. Primrose était un homme d'une grande qualité. En tant qu'instrumentiste, il était exceptionnel. Comme individu, il était fascinant. Extrêmement intelligent, il avait beaucoup lu et possédait une grande culture. Elégant et aristocrate, dans le meilleur sens du terme, il avait une telle maîtrise de la langue que même ses lettres étaient de véritables chefs-d'oeuvre. Sa vision de l'existence était positive et son regard sur la vie toujours optimiste, même dans les moments de souffrance qu'il a traversé. Avec lui, j'ai appris autant sur la vie que sur l'alto. En 1965, quand William Primrose a été nommé à l'université d'Indiana, il m'a engagé comme assistant. Vous pouvez imaginer à quel point je suis fier d'avoir été choisi pour lui succéder comme professeur en 1994. La plus grand marque d'estime que j'ai jamais reçu de sa part est qu'il m'ait choisi pour jouer à son office funéraire. Ce fut le moment le plus difficile et aussi le plus émouvant de ma vie.

 

Ola Viola: Nous savons que vous avez été un des rares altistes à avoir travaillé directement avec Sir William Walton sur son concerto. Pourriez vous nous en parler?

 

Alan de Veritch: Pendant ma carrière à la Philarmonie de Los Angeles, j'étais invité à jouer un concerto presque chaque année. Une année, on m'a demandé de jouer Walton. Un peu plus tôt dans la saison, l'orchestre était en tournée en Europe. En Italie, un des grands mécènes de l'orchestre a invité les musiciens sur un bateau de croisière pour y passer l'après-midi. Lorsque je suis arrivé, nos hôtes m'ont pris à part et m'ont dit: " Alan, il y a quelqu'un avec nous aujourd'hui que nous avons spécialement invité pour vous. Venez, nous allons vous le présenter." Nous arrivâmes vers l'arrière du bateau où nous attendait un monsieur très distingué. "Alan, voici William Walton". Je n'en croyais pas mes yeux. A ma grande surprise, ils m'ont expliqué que Sir William était par hasard en vacances en Italie, qu'il était très heureux d'apprendre que j'allais jouer son concerto et qu'il voulait s'entretenir avec moi. J'étais ébloui, je serrais la main du compositeur d'un des plus beaux concertos pour notre instrument! Nous avons passé l'après midi à parler de plusieurs éléments du concerto, depuis sa première raison d'être jusqu'à la réécriture de certains accords et passages techniques.

Plusieurs années avant cette rencontre, William Primrose m'avait fait part de ses discutions avec Walton au sujet de cette oeuvre. Il était fascinant de voir quelles étaient les modifications que le compositeur approuvait, et lesquelles il désapprouvait (viola-mment!). Je voudrais rappeler deux choses qui me paraissent importantes dont nous avons discuté ce fameux après-midi en Italie. Walton croyait vraiment en écrivant ce concerto, qu'il allait produire le concerto "que Brahms n'a jamais écrit". De plus, il pensait vraiment avoir pleinement réussi dans cet objectif. Walton voulait faire savoir qu'il n'a révisé l'orchestration que dans le but de faciliter l'exécution par des orchestres plus modestes, et non pas dans un souci d'équilibre vis à vis de l'alto

 

Ola Viola: Les jeunes musiciens ont tendance, encore aujourd'hui, à débuter l'alto à un âge plus avancé que pour le violon ou le violoncelle. A quel âge pensez-vous qu'il est préférable de commencer l'alto et pensez-vous qu'il est plus astucieux de démarrer sur le violon pour changer plus tard?

 

Alan de Veritch: Selon la maturité de l'enfant et la participation supposée des parents, je conseillerais comme âge idéal entre 5 et 8 ans. Pour les enfants qui veulent vraiment jouer de l'alto et vu la qualité des professeurs actuels, il n'y a aucune raison de débuter sur un violon. Les vrais professeurs d'alto sont capables de différencier les instruments et d'instaurer une fierté d'être altiste. Si au début un tel professeur n'est pas accessible, je conseillerais un début d'apprentissage sur le violon.

 

Ola Viola: Pendant vos master classes, vous avez insité sur l'importance de bien visualiser l'imagination, pour pouvoir définir et communiquer les idées musicales. Pourriez-vous nous expliquer ceci un peu et nous donner quelques suggestions à ce sujet?

 

Alan de Veritch: Lors de mes voyages à travers le monde en écoutant de jeunes instrumentistes talentueux, je constate de plus en plus qu'ils sont trop souvent obnubilés par leur main gauche et leur main droite sans se soucier de la musique. Puisque j'ai toujours pensé que la musique prime sur la technique, je cherche toujours le moyen d'aider les élèves à exprimer leurs émotions à travers l'instrument. Je ne dis pas que la technique n'est pas indispensable, seulement j'essaie de faire en sorte que l'élève ne perde pas de vue l'objectif primordial....La Musique! Je pense que pour y parvenir, il faut développer une imagination florissante. Sans cela, notre capacité créative est très réduite. Plus grande est l'imagination de l'artiste, plus grand sera son Art. Sans doute, la meilleure façon de développer cette imagination est tout simplement de s'en servir. Si j'encourage les jeunes musiciens à fermer leurs yeux à chaque fois qu'ils entendent de la musique, c'est pour que leur imagination crée des images en rapport avec ce qu'ils écoutent. Ainsi, ils ne mettront pas longtemps pour dépendre plus de leur propre imaginaire que de leur interprétation. Si nous apprenons à utiliser notre imagination, nous apprenons aussi la visualisation, qui est la manière de percevoir ce que l'on imagine.

 

Ola Viola: Que conseillez-vous aux jeunes musiciens qui souffrent du "trac" ou du stress à l'occasion d'un concours ou d'un concert?

 

Alan de Veritch: Oh! Quelle question stressante! D'abord, presque tout le monde, qu'il soit médecin, avocat, pilote de ligne, enseignant ou vendeur, souffre, à un moment donné, du stress, comme vous dites, du trac qui n'est pas exclusif aux musiciens, simplement peut-être plus fréquent. Lors de mes discussions à ce sujet avec mes élèves, je divise le propos en deux parties. D'abord, nous parlons du stress qui surgit pendant le concert, et ensuite du stress quotidien, qui touche tout le monde. Pour ce qui concerne les concerts, la clé est la préparation. Le meilleur moyen de diminuer le stress est d'être incroyablement bien préparé. si vous êtes en confiance en montant sur scène, vous avez moins le trac. Il y a aussi l'aspect psychique du jeu. J'enseigne une façon de jouer, très naturelle et physiquement détendue. Je pense sincèrement que cette approche donne le meilleur résultat et lorsque l'on joue, on est moins stressé, et donc plus concentré. D'autres facteurs viennent bien sûr en ligne de compte: l'état d'esprit, la fatique et l'hygiène alimentaire. Je sais que beaucoup de musiciens utilisent de la médication pour contrôler le trac; c'est un raccourci par rapport aux recommandations que je viens de faire. Par expérience, bien que ces méthodes puissent être efficaces à court terme, souvent cela ne fait qu'aggraver le problème; à long terme, cela ne peut remplacer toutes mes recommandations.

 

Ola Viola: Votre temps est très précieux. vous avez un agenda bien rempli. Quel est votre secret pour vous maintenir en forme?

 

Alan de Veritch: Probablement la chose la plus importante est la façon dont je gère mon temps de travail. 
C'est pour cela que j'essaie constamment de faire comprendre aux jeunes musiciens l'importance d'un travail organisé, précis, concentré et surtout soutenu. Il se se rappeler que jouer d'un instrument à cordes est une activité physique, voire athlétique. Aucun athlète ne se passerait d'une période d'échauffement, et pour nous, cela devrait être la même chose. Une fois qu'un élève a bien compris cela, il évite de longues heures de travail inutiles, et fait un travail plus concentré et efficace.

 

Ola Viola: Beaucoup de vos anciens élèves sont aujourd'hui des solistes ou chambristes réputés

 

Alan de Veritch: C'est vrai que j'ai la chance d'avoir eu des élèves très doués. Beaucoup ont travaillé durement pour devenir des musiciens très respectés dans tous les domaines musicaux. Il a trois noms que vos lecteurs reconnaîtront certainement, Paul Neubauer, James Dunham et Nokuthula Ngwenyama.

Paul Neubauer a été nommé alto solo du Philarmonique de New York à 21 ans. Il est devenu ainsi le plus jeune soliste de l'histoire de cet orchestre, tous instruments confondus. Il y est resté cinq ans, puis est devenu depuis l'un des solistes les plus renommés du monde. Il enseigne l'alto à la Juilliard School et est membre de la Lincoln Center Chamber Music Sociéty.

James Dunham a été l'altiste du Cleveland quartet pendant les dix dernières années de cet ensemble. Il a enseigné à la faculté du Cleveland Institute et du Eastman Shool à Rochester (NY) et se produit de plus en plus en soliste. Il est actuellement professeur et directeur du département cordes du New England Conservatory of Music à Boston.

Nok Ngwenyama a 23 ans. Elle est la jeune étoile de l'alto, en train de devenir l'une des très grandes altistes de la planète. Comme Paul Neubauer, elle a reçu la prestigieuse Avery Fischer Award. Ce sont les deux seuls altistes à avoir reçu cette récompense. Je suis très fier d'avoir été leur professeur.

 

En conclusion, je pense qu'il est important de respecter et honorer notre art et d'avoir toujours à l'esprit que le but final est de faire de la musique. L'alto peut imiter la voix humaine. Il peut même sonner comme un violon ou un violoncelle. J'aime faire des arrangements pour des ensembles d'altos. J'ai été jusqu'à faire un arrangement du dernier acte de "La Bohème" pour 40 altos! C'est incroyable, comment cela peut sonner comme un orchestre symphonique

 

Enfin je voulais remercier ici le professeur Soonhwa-Oh et l'association Ola Viola. Le travail que vous faites pour l'alto est formidable. Aussi, mes remerciements les plus chaleureux à Dongmin Kim. Mr Kim est un altiste remarquable, qui travaille actuellement avec moi à l'Université d'Indiana

 

Traduction: Joêl Soultanian

 

 

Entretien avec Alan de Veritch (traduction: Joël Soultanian)

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Published by ami de l'alto - dans Articles
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LMC 27/01/2017 14:53

Merci beaucoup d'avoir retranscrit cette interview, c'est un plaisir de lire les propos d'un grand artiste comme Allan de Veritch.

Les Amis de l'Alto

 

Bienvenue, chers collègues de la clé d’ut 3, sur ce blog destiné à tous les altistes (étudiants, amateurs, profes-
sionnels…) et amis de l’alto.

Vous y trouverez des informations sur l’actualité altistique, les activités de notre association (concours, articles parus dans les bulletins précédents etc…) ainsi que des pages consacrées au répertoire et au matériel pédagogique existant ou à venir. Il est bien entendu ouvert à toutes vos suggestions et aux informations que vous souhaitez y diffuser.


Bon voyage, donc, chers «altonautes», dans ce nouvel espace que nous voulons créer et développer avec vous et que nous désirons le plus proche de vos souhaits.


Altistiquement vôtre,

Michel Michalakakos.

 



Le concours National des Jeunes Altistes 2014 se déroulera au CRD d'Aix-en-Provence

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