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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 19:11

(Entretien publié dans le Bulletin n°24 des Amis de l’alto en décembre 1998)

 

Jean-Louis, tu n’as pas suivi la formation habituelle des jeunes luthiers. Tu pourrais peut-être nous expliquer ton parcours dans le métier ?

 

Avant d’en venir à la lutherie, j’ai d’abord fait des études de graphisme à l’école Estienne – je peux alors m’accorder la « Mention bien vu ». Puis j’ai pris quelques cours de violon (avec Jacques Borsarello). Et c’est alors que j’ai voulu essayer de construire un violon moi-même, en suivant les instructions que j’ai trouvées dans un livre. Je n’avais jamais travaillé auparavant avec le bois, mis à part un peu de menuiserie simple, des boites peut-être ; alors, pour ce premier essai, je pense pouvoir m’attribuer la « Mention bien essayé ». En tout cas, le résultat ne m’a pas découragé.

 

J’avais la chance de connaître des élèves français qui s’étaient inscrits à l’Ecole de Crémone, et je suis régulièrement descendu là-bas, pendant un ou deux mois chaque année, pour travailler chez eux, en suivant leurs conseils. Je continuais d’y aller, même après leur départ de Crémone, car d’une part j’y avais déjà d’autres amis et de l’autre, à Crémone, on peut apprendre des choses partout, de presque tout le monde, puisqu’il semble que dans cette ville, tout le monde ou presque est luthier. Pour cette période d’apprentissage libre et indépendant, j’ose m’attribuer la « Mention du bois ».

 

Ensuite, j’ai commencé à présenter mon travail à divers concours. En 1985, au Concours International de Crémone, j’étais finaliste, avec une quatrième place. En 1991, j’avais la même place au Concours de Paris. Enfin, en 1994 à Crémone, c’est le jury qui m’a attribué une « Menzione d’onore ». La direction de mon travail prend alors un tournant décisif, ce qui me permet d’obtenir un « Special Award for best sound » au Cello Festival de Manchester en 1996.

 

Et maintenant tu as le respect et l’estime des collègues luthiers de ta génération. Quelle est ton approche dans ce métier actuellement ?

 

Créer est pour moi un impératif ; c’est pourquoi depuis le début, je ne fais que de la fabrication, des instruments neufs. La restauration m’intéresse beaucoup moins. J’ai pu orienter mon travail de plus en plus vers le « sur mesure » (que je distingue du « prêt à porter »). J’ai essayé et je continue d’essayer bien des formes, bien des bois, bien des réglages ; et fort de cette expérience, j’arrive aujourd’hui à satisfaire au plus près les souhaits de mes clients dans toute leur diversité. En fait, c’est surtout pour souligner l’importance de cette recherche perpétuelle que je m’amuse à dessiner chaque année une nouvelle étiquette ; cela donnera peut-être envie aux plus fanatiques parmi mes clients de revenir acheter un nouvel instrument chaque année….

 

Paradoxalement, le fait que je n’ai pas eu un véritable « maître », et que je n’ai pas suivi un apprentissage traditionnel, m’a aidé d’une certaine manière, dans cette recherche de diversité. Cela veut dire, pour commencer, que je n’ai pas eu à « tuer le père » comme on dit.

 

Et plus concrètement, comment cela se passe ?

 

A la suite de plusieurs entretiens avec mon futur client, j’ai collectionné les renseignements qui vont donner le sens de mon travail. Il peut s’agir d’un trait morphologique, ou bien d’une simple phrase qui donne à réfléchir. Par exemple, un client altiste avait repris la phrase de Giuranna (à propos de son Busan) : « la force sans l’effort d’un géant »

Puis, comme un peintre choisit ses couleurs et sa toile, je sélectionne mes bois et mon modèle. Pour moi, il n’y a pas de bois idéal, puisque chaque bois a ses qualités (et ses défauts) ; ils varient du mou-lourd au dur-léger et m’aident à offrir au client une large palette de sonorités.

 

Parmi mes clients, il y a beaucoup de jeunes altistes qui ont souvent des idées assez prècises, non seulement sur la sonorité qu’ils recherchent, mais aussi sur la forme de l’instrument et la facilité dans le jeu. La forme de l’alto est moins fixe que pour le violon ou dans une moindre mesure le violoncelle, alors je peux dire que c’est dans la diversité des demandes pour les altos que se régénère le plus la passion de mon métier.

 

On peut dire que c’est une bonne réponse ! Et pour finir, puisque tu as accepté de sponsoriser cette année notre Concours pour jeunes altistes, que penses-tu de l’idée des concours en général ?

 

Je pense qu’un concours sert d’abord pour rassembler les jeunes musiciens, en l’occurrence des altistes. Je crois même que j’aurai quelques clients parmi eux. A mon avis, cela doit forcèment être bénéfique, déjà dans la mesure où cela permet de se situer par rapport aux autres. En plus, cela incite à se préparer, à faire de son mieux, et même, le cas échéant, à se surpasser. Ensuite, en ce qui concerne les récompenses, il faut admettre qu’il faut avoir de la chance, en quelque sorte. Il faut être en adéquation avec le jury dont le jugement est forcément subjectif. Si on a la chance de décrocher une récompense, c’est tant mieux. Et si cette fois-ci, on n’a pas cette chance, cela ne veut pas dire qu’on a été éliminé du métier. Objectivement, on a rien perdu.

 

En tout cas, c’est dans cet esprit que je me suis présenté moi-même comme candidat à plusieurs concours dans mon secteur; au delà des récompenses et des mentions que j’ai pu recevoir, cela m’a toujours fait du bien. En ce qui me concerne, n’ayant pas suivi le cursus classique comme apprenti avec un grand maître luthier, j’avais besoin de ce contact avec les autres pour m’orienter dans le métier. Et j’en ai toujours besoin. C’est parce que j’estime qu’il y a tout à gagner et rien à perdre, que j’envisage sérieusement d’être plutôt candidat que sponsor au nouveau Concours Maurice Vieux prévu pour l’an 2000.

 

(Propos recueillis par J.Borsarello)

Entretien avec Jean-Louis Prochasson

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